KYPRO de Bordeaux

Publié le 11 Septembre 2019

Venu de nulle part, Kypro faisait sourire et était devenu au fil des années un personnage atypique de la place Bir-Hakeim à Bordeaux.

En effet, qui ne l'a jamais vu du côté du pont de pierre, avec son gilet jaune avant le mouvement des gilets jaunes ou son costume de père Noël qui amusait les enfants ? Qui n'a jamais souri en entendant la musique qui sortait de sa radio dont le bouton volume semblait être bloqué au maximum ?

Tous les bordelais semblaient le connaître depuis longtemps et pourtant qui connaissait Kypro ?

 Peu de gens en effet. D'où arrivait-il tous les matins pour faire la manche à ce feu tricolore de la rampe d'accès au pont en venant des Quinconces ?

Il faisait de l'argent. Beaucoup d'argent. Pourtant il en profitait peu. 

Kypro je l'ai connu dans un squat misérable comme le sont souvent les squats de roms. Venu de sa Bulgarie, Zaprin (c'était son vrai prénom) n'a jamais réussi à trouver du travail en raison de son âge. Alors il vivait de la générosité des gens qu'il croisait à ce feu. Et les gens étaient généreux avec ce grand-père qui avait beaucoup de courage pour faire les cent pas toute la journée parfois dans le froid glacial de l'hiver ou la chaleur étouffante de l'été.

L'argent qu'il gagnait en faisant la manche partait en grande partie dans les poches de son fils qui s'empressait de l'échanger contre quelques verres d'alcool. Kypro s'alimentait très mal, son repas était frugal, pris assis sur un banc proche du lieu où il mendiait.

Son seul plaisir, et il était tellement fier qu'il me montrait les factures de l'hôtel, c'était la femme de son copain avec laquelle il passait quelques heures plusieurs fois par semaine. Oui, à sa façon, Kypro a été un vrai tsigane toute sa vie.

Kypro faisait partie de ces immigrés roms qui n'intéressaient personne car trop âgés, ne parlant pas français, ayant des problèmes de santé et incapables de s'intégrer dans une société qui de toute façon n'aurait pas voulu de lui.

Sa vie en France a été une vie de misère, bien différente du rêve qu'il devait avoir en venant dans ce pays riche de l'occident.

Comment est-il arrivé à Bordeaux, cette ville si lointaine de sa ville natale de Pazardzhik, dont il n'avait certainement jamais entendu parler avant d'arriver en France ? Peu de gens le savent mais il y a bien une raison.

Je crois pourtant que Kypro a aimé Bordeaux. Elle lui a permis de vivre dans une misère moins pesante que celle de Bulgarie, même s'il n'a jamais mis les pieds au Cap Ferret ou dans les vignobles de Saint-Emilion. Il me disait souvent : "c'est bon la France !"

Je crois qu'il a vraiment aimé la France même s'il n'a jamais réussi à avoir la pension dont il a toujours rêvé. Il a aussi aimé Bordeaux et les bordelais. 

Il a tellement aimé Bordeaux qu'il y est mort, il y a maintenant trois mois. Il est enterré au carré des indigents du cimetière nord. Si un jour vous passez par là, n'hésitez pas à lui rendre visite. Je suis sur que cela lui ferait plaisir.

 

Rédigé par Mouette Rieuse

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